Dans la capitale Tunis, il est 8h30. Nous sommes devant le tribunal qui va juger Sihem Ben Sedrine, journaliste et défenseure des droits humains tunisienne. Les rayons de soleil frappent le sol. Une foule, des gens pressés, des gardes exposés à la chaleur déjà perçante. On avance, on donne les ordres de mission d’Amnesty International, nos passeports, et on attend.
Il n’est pas commun pour notre section d’Amnesty International Belgique francophone d’envoyer des personnes observer des procès de défenseur·e·s des droits humains à l’étranger, mais la démarche n’est pas nouvelle. Il arrive que des ONG mandatent, le plus souvent des avocat·e·s ou juristes, afin de s’assurer qu’un procès respecte les normes internationales d’un procès équitable.
Ce jour-là, je suis venue observer le procès de Sihem Ben Sedrine, ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité tunisienne. L’IVD a été mise en place après la chute du dictateur tunisien Ben Ali pour recenser les violations des droits humains commises entre juillet 1955 et décembre 2013 comme la torture, les disparitions forcées et la répression politique. Sihem Bensedrine en a été la figure centrale, souvent controversée, mais toujours combative. l’Instance a remis son rapport final aux autorités le 31 décembre 2018 ; qu’il a ensuite été rendu public le 26 mars 2019, puis publié au Journal officiel JORT le 24 juin 2020., au terme d’un mandat épuisant, sous pression constante. Aujourd’hui, elle comparaît pour corruption. D’avoir, dit-on, falsifié ce même rapport final contre un pot-de-vin. Des accusations que beaucoup considèrent comme fabriquées de toutes pièces, une manière de salir rétrospectivement le travail de justice transitionnelle et de faire taire une voix qui dérange. Elle a d’abord été arrêtée en août 2024. Une action urgente a été lancée par Amnesty et ce n’est qu’en février 2025, après 6 mois de détention arbitraire, que Sihem a été mise en liberté.
Depuis 2021, la Tunisie connaît une dérive autoritaire marquée : concentration des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed, dissolution du Parlement, réforme constitutionnelle de 2022 affaiblissant l’indépendance de la magistrature et un décret-loi permettant au président de révoquer des juges et procureurs comme bon lui semble. Dans ce contexte, les poursuites contre des défenseur·e·s des droits humains, des journalistes et des opposant·e·s se multiplient. Sihem Bensedrine n’est pas un cas isolé, elle est un symbole.
Premier refus. L’ordre de mission ne serait pas le bon. Nos collègues de la section tunisienne discutent avec le policier. Il s’en va. Il revient. Toujours pas, l’ordre serait illégal. Ce qui est pour le moins curieux, étant donné que l’audience est publique, et que le droit d’y assister est consacré par l’article 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Tunisie.
Le policier repart. L’avocat de la défense qui est avec nous tente à son tour. Encore un refus. Cette fois on n’aurait pas coordonné la venue à l’audience avec la ministre de la Justice, Leïla Jaffel, qui refuserait la présence d’Amnesty International au procès. Pour quelles raisons ? On ne saura jamais.
Une heure s’écoule. Un brin d’espoir : les avocats, munis de leur carte professionnelle, pourraient peut-être entrer. Les représentant·e·s d’Amnesty, toujours pas. Les heures passent. Les audiences commencent, mais pas celle de Sihem Bensedrine. À l’intérieur, la température monte. À l’extérieur aussi.
L’audience se déroule en comité restreint. On choisit qui a le droit de regarder la justice se faire. On choisit qui représente « le public ». Et pourtant, selon le droit international, la publicité d’un procès constitue une garantie essentielle. Un procès équitable est celui qui rend une justice indépendante et impartiale, et si cela n’est pas le cas, les autorités ont tout intérêt à en limiter les témoins.
C’est précisément là le rôle des observat·eur·rice·s externes : assister à l’audience pour en évaluer l’impartialité, le respect des droits de la défense, la présomption d’innocence. Mais leur rôle ne se limite pas au rapport. Leur présence rappelle aux acteurs locaux qu’ils agissent sous un regard extérieur. Ils incarnent le souci international d’équité et s’assurent que la justice est à la fois rendue, et vue rendre.
Ne pas nous laisser entrer est un signal fort. Ce qui s’y passe ne doit pas être vu.
Ce jour-là, deux affaires sont examinées. La première met en cause Sihem Bensedrine en sa qualité de présidente de l’IVD, l’avocat et ancien président de la commission d’arbitrage et de réconciliation de l’Instance, Khaled Krichi, ainsi que l’homme d’affaires Slim Chiboub. Elle porte sur des irrégularités présumées dans le fonctionnement de l’IVD, notamment les procédures et décisions ayant conduit à la conclusion d’un accord de conciliation arbitrale avec Slim Chiboub. La seconde, dont l’audition devrait se prolonger tard dans la soirée, concerne des faits de « falsification » et d’« abus de position », elle fait suite à une plainte relative à la falsification présumée du chapitre consacré à la corruption dans le secteur bancaire dans le rapport final de l’IVD.
Le refus de laisser la société civile assister à ces audiences n’est pas symbolique. Il témoigne d’une volonté claire d’entraver le travail des défenseur·e·s des droits humains et d’étouffer le processus de justice transitionnelle que Sihem Bensedrine a incarné pendant des années.
Exclure Amnesty International d’une audience publique, c’est choisir délibérément l’opacité. C’est reconnaître, implicitement, qu’un regard extérieur serait gênant.
Le rôle de juriste mandaté·e par Amnesty International est de témoigner de l’équité, ou de l’absence d’équité, d’un procès. Les observat·eur·rice·s existent précisément pour ça : s’assurer que la justice soit non seulement rendue, mais vue rendre. Ce jour-là, on nous a empêché de le voir.
Peut-être parce que justement, ce n’est pas une justice qui a pu être rendue.
Le lendemain, nous avons appris la condamnation de Sihem Bensedrine à 25 ans de prison ferme. Ce genre de nouvelle fatigue, peut décourager et faire douter du sens de ce qu’on fait.
Mais c’est précisément dans ces moments-là que le travail de documentation et de témoignage prend tout son sens. Face à la montée des régimes autoritaires et à l’effondrement progressif de l’État de droit, détourner les yeux n’est pas une option.
Les garanties fondamentales ne disparaissent pas d’un coup, elles s’effritent en silence, petit à petit, pendant que personne ne regarde.
Le cas de Sihem Bensedrine n’est pas isolé. C’est un avertissement : si ces poursuites ne sont pas contestées, c’est l’ensemble du processus de justice transitionnelle, et avec lui, les droits de toutes les victimes qu’il était censé protéger, qui risque de s’effondrer dans l’indifférence.
Nous serons là. Nous continuerons à documenter, à témoigner, à exercer une pression internationale. Parce que la justice ne peut pas se faire en silence, et nous ne la laisserons pas disparaître dans l’oubli.
M.L, 26 juin 2026


